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CLINIQUEMENT VÔTRE

CLINIQUEMENT VÔTRE

Rôle infirmier en service d’injection supervisée en contexte de pandémie

Auteur : Sébastien Roy, infirmier clinicien

Dans un service d’injection supervisée, quel est votre rôle en tant qu’infirmier auprès de votre clientèle ?

Réponse : Être infirmier en site d’injection supervisée (SIS) implique un rôle très large en santé communautaire, en réduction des méfaits et en gestion d’urgence médicale.

Notre champ de pratique infirmier est pleinement utilisé. Nous faisons des soins de plaie, des dépistages ITSS, de la contraception, de la vaccination, des évaluations physiques et mentales, des références et des suivis. Chacun de nos soins se fait dans une perspective de réduction des méfaits. Par exemple, concernant le dépistage ITSS chez les utilisateurs de drogue injectable (UDI), des messages de prévention sur le partage de seringue et sur la réduction des infections transmissibles par le sang sont transmis tout en discutant sans jugement de la consommation de l’usager.

Il faut souligner que nos usagers ont des besoins complexes. Ils sont souvent désaffiliés du réseau de la santé et des services sociaux, parfois à cause de mauvaises expériences, d’autres fois parce qu’ils ont perdu leur carte d’assurance maladie. L’un de nos rôles les plus importants est de réaffilier les usagers avec le réseau. Pour faciliter les références, nous avons créé un réseau de partenaires dans différents quartiers de la ville de Montréal.

En même temps que d’offrir des soins de santé, être infirmier en SIS implique de devoir aussi gérer des urgences médicales postconsommation. Comme vous le savez, outre la COVID-19, le pays fait face à une autre crise de santé publique, soit celle des surdoses, et Montréal n’est pas épargnée. Cela a été provoqué en partie par l’arrivée massive du fentanyl sur le marché. Nous gérons donc des surdoses aux opiacés en administrant la naloxone et de l’oxygène par ventilation avec ballon-masque. Ensuite, nous surveillons l’usager sur place s’il refuse le transport ambulancier. Nous voyons aussi des surdoses aux stimulants. Dans un contexte où il n’y a pas de médecin sur place, la responsabilité de toutes les interventions d’urgence nous appartient. Ça vaut la peine de mentionner qu’aucun décès n’a eu lieu dans les SIS depuis leur ouverture.

Qu'est-ce qui vous a amené à travailler auprès de cette clientèle?

Réponse : Je désirais travailler auprès des personnes vulnérables dans un contexte communautaire. J’ai rejoint le projet des SIS avant l’ouverture officielle. J’étais convaincu que ce service répondait à un besoin criant dans la communauté, et les personnes qui utilisent des drogues par injection (UDI) l’attendaient depuis longtemps. La reconnaissance des usagers pour les services et les conséquences positives observées sur leurs pratiques me rendent fier des SIS.

Quelles ont été les répercussions cliniques et organisationnelles de la pandémie COVID-19 dans votre travail?

Pendant les premières semaines de la crise, nous avons dû réduire en grande partie nos services afin de nous ajuster aux mesures sanitaires. Nous avons réorganisé l’espace en salle d’injection pour respecter les deux mètres de distance entre chaque individu et avons installé des panneaux de plexiglas. Une conséquence directe de ces mesures a été de séparer les intervenantes et intervenants, et les infirmières et infirmiers des usagers. La distanciation physique rend plus difficiles les échanges et les interactions alors que ces personnes ont besoin de ce contact et d’écoute.

Dans le même sens, une bonne partie de nos partenaires où nous dirigions nos usagers ont choisi de se tourner vers la télémédecine, ce qui représente un obstacle important pour les références. En réponse à cet inconvénient, nous avons créé un programme de consultation en télémédecine pour nos usagers avec le CHUM à partir de nos locaux pour les traitements de substitutions. Nous avons aussi établi un partenariat avec la Clinique L’Agora pour le traitement de l’hépatite C à distance. Conséquemment, l’accès aux soins de santé a été en partie amélioré pour nos usagers malgré la pandémie! Cette réussite mérite d’être soulignée.

Sur le plan organisationnel, l’équipe des SIS est sous la Direction de santé publique de Montréal (DSP-Mtl). Avec mes collègues, nous avons contribué à l’effort collectif pour répondre aux besoins concernant les enquêtes épidémiologiques et la gestion des éclosions.

Quelles ont été les répercussions de la pandémie COVID-19 sur votre clientèle?

La fermeture des lieux publics, des restaurants et des aires commerciales a fortement affecté les usagers qui avaient l’habitude d’aller se réchauffer et se reposer. Le centre-ville de Montréal était en général un lieu très actif, mais ça a changé de façon draconienne avec le travail à distance. La pandémie combinée à la crise du logement a rendu l’itinérance beaucoup plus visible. C’est dans ce contexte que des campements ont été érigés à Montréal et ailleurs.

Toutefois, il ne faudrait pas penser que tous nos usagers sont en situation d’itinérance. Il y a eu aussi des répercussions importantes pour ceux qui ont un logement. Il a fallu redoubler nos messages de prévention qui étaient parfois en contradiction avec les messages de distanciation sociale. Par exemple, l’une des mesures les plus importantes pour prévenir les décès par surdose est de ne pas consommer seul, surtout dans le contexte actuel de crise des surdoses.

D’un autre côté, le couvre-feu a contribué à stigmatiser davantage nos usagers qui ne fréquentent pas les services d’hébergement. Certains ont reçu des amendes de 1500 $ avant d’être finalement exemptés.

Comme pour le reste de la population, le stress causé par la pandémie a eu des impacts sur la santé mentale des usagers. Les organismes communautaires (Cactus, Spectre de rue, Dopamine et L’Anonyme) qui dirigent les SIS en partenariat avec la Direction de santé publique ont joué et jouent encore un rôle essentiel pour aider les usagers à gérer la détresse liée à la pandémie.

Avez-vous fait face à des enjeux éthiques? Si oui, lesquels?

Comme mentionné plus tôt, les SIS font face à une double crise depuis un an. Les enjeux éthiques sont nombreux. Par exemple, nous devons évaluer les usagers qui présentent des symptômes de la COVID-19 afin de déterminer s’ils peuvent avoir accès aux services ou s’ils doivent être dirigés vers la clinique de dépistage. Sachant que le sevrage peut provoquer des effets physiques et psychologiques importants et que les usagers risquent de consommer à l’extérieur s’ils n’ont pas accès aux SIS, la décision à prendre en tant qu’infirmier peut donc avoir des conséquences non négligeables. Ça demande une sensibilité particulière à la situation et une évaluation approfondie de l’état de santé afin de prendre la meilleure décision possible, parfois, à l’encontre des besoins immédiats de l’usager.

Dans un monde idéal, que pourrait-on améliorer afin d’offrir les soins optimaux à cette clientèle? (s’il y a quelque chose à améliorer) 

En ce moment, les besoins sont nombreux pour nos usagers. La crise des surdoses a amené des équipes médicales à explorer de nouvelles solutions aux traitements de substitution comme l’approvisionnement sécuritaire, plus connu sous le terme anglais de safe supply, et vers le traitement supervisé par médication opioïde injectable. Ces programmes visent à fournir aux usagers des substances contrôlées et sécuritaires afin de réduire les surdoses liées aux drogues de rue comme le fentanyl. C’est un pas important vers une approche plus humaniste entourant la dépendance aux substances et la toxicomanie. L’approche générale qui dominait jusqu’à récemment, et qui est encore très présente aujourd’hui en toxicomanie, est coercitive et punitive. Elle est à bannir de notre pratique infirmière au bénéfice de la réduction des méfaits.

La criminalisation de la consommation de drogues a eu des effets néfastes pour nos usagers depuis des décennies. Elle a contribué à l’isolement, à l’incarcération et à la marginalisation des UDI. Elle a contribué à l’augmentation de la violence dans les communautés et à la propagation du virus de l’immunodéficience humaine (VIH) et du virus de l’hépatite C (VHC) chez les UDI. C’est pourquoi Santé Canada discute actuellement de la décriminalisation complète de la possession simple des drogues à Vancouver (Radio-Canada, 2021). L’Association des infirmiers et infirmières en réduction des méfaits revendique aussi la décriminalisation des drogues dans un intérêt de santé publique (Association des infirmiers et infirmières en réduction des méfaits, 2019). Je soutiens pleinement cette revendication.

Qu’aimeriez-vous ajouter à cette entrevue?

Les SIS sont actuellement à la recherche d’infirmières et d’infirmiers qui aimeraient se joindre à notre équipe. L’offre d’emploi est disponible sur le site de Santé Montréal. Si cela vous intéresse, vous pouvez aussi communiquer par courriel avec moi à sebastien.roy.ccsmtl@ssss.gouv.qc.ca pour vous mettre en contact avec la chef d’équipe SIS.

Références 

Radio-Canada. (2021). Décriminalisation des drogues : Santé Canada s’assoit à la table des négociations. Repéré à https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/boulevard-du-pacifique/se...

Association des infirmiers et infirmières en réduction des méfaits (2019). Nurses and Nurse Practitioners of British Columbia (NNPBC) and the Harm Reduction Nurses Association (HRNA) call for the decriminalization of people who use drugs in B.C. Repéré à https://www.hrna-aiirm.ca/wp-content/uploads/2019/08/nnpbc_hrna_statement_190806-2.pdf

Entrevue effectuée par Michèle Desmarais, éditrice du Cyberjournal de l’ORIIML

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