-A +A
Partager sur Facebook
TÊTES D'AFFICHE

TÊTES D'AFFICHE

Entrevue de Franco Carvenale, lauréat 2020 de l’Insigne du mérite : une fierté pour la profession infirmière

Franco Carnevale

Que signifie pour vous l’Insigne du mérite 2020 de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec? 

Je n’ai pas de mots pour le décrire. Être reconnu par mes pairs pour recevoir la plus haute distinction de l’Ordre est vraiment extraordinaire, sur le plan émotionnel. Johanne Desrochers a préparé une magnifique nomination – elle y a passé beaucoup de temps. Ensuite, de merveilleuses lettres de soutien ont été soumises par Patricia Benner, Michèle Viau-Chagnon, Chantal Cara et Laurie Gottlieb, toutes des personnes ayant leurs propres réussites remarquables. Ensuite, les membres du Comité de sélection de l’Ordre, mes pairs, ont choisi ma candidature pour ce prix. C'est vraiment émouvant à vivre, quand il s’agit de soi. De plus, les gens qui me connaissent savent que je suis une personne assez modeste, donc toute cette attention m’a aussi mis un peu mal à l’aise.  

Pour répondre plus directement à cette question, ce prix signifie pour moi que mes pairs apprécient fortement mes contributions en tant qu’infirmier. Être un bon infirmier est une dimension importante de mon identité personnelle et seuls mes pairs peuvent être de véritables juges de ma qualité dans la profession. Cette reconnaissance est extrêmement gratifiante. Cependant, je suis triste pour les autres candidates et candidats non sélectionnés, car je suis convaincu que leur contribution à notre profession a été extraordinaire. Il est regrettable que cet Insigne ne soit attribué qu’à une personne par année. 

Quels sont vos réalisations les plus importantes pour vous ? 

Je suis infirmier depuis plus de quarante ans. Cela signifie que j’ai beaucoup travaillé. Je suis fier d’avoir apporté ma contribution dans de nombreux domaines, notamment les services cliniques, la gestion, la recherche et l’éducation. Dans tout mon travail, mes collaborations préférées ont été avec les services cliniques directement en tant qu’infirmier, « leader » ou gestionnaire infirmier ou encore consultant. Je suis toujours actif en service clinique comme consultant en éthique clinique. J’ai trouvé – et je continue de trouver – très gratifiant de participer directement à la prestation de services cliniques qui aident directement les personnes. Dans mon cas, ce sont des enfants, des jeunes et des familles.

Je travaille avec cette population depuis 1978. Au cours de mes 28 premières années, j’ai œuvré à temps complet aux soins intensifs pédiatriques, où je faisais partie d’un petit nombre de « leaders » en soins infirmiers au Canada ayant contribué à faire de ce domaine une sous-spécialisation. Parmi nos réalisations, j’ai été directement impliqué dans le développement de politiques ouvertes concernant la présence des familles en réanimation. Au milieu des années 1980, nous avons insisté sur le fait que les familles ne devraient pas être appelées « visiteurs », ce terme dégradant ne tenant pas compte de leur rôle précieux. J’ai aussi participé à l’avancement de l’éthique pédiatrique, tant dans la pratique clinique que dans la recherche, ce qui a conduit à la création d’un programme de recherche sur l’éthique de l’enfance appelé « VOICE/Voix de  l’enfant »  aujourd’hui très respecté au niveau international.

Ce ne sont là que quelques innovations parmi tant d’autres. Ce fut un privilège et un honneur extraordinaire de participer à un travail aussi important avec autant d’infirmières et infirmiers et d’autres professionnels exceptionnels. Je dois souligner que je me sens mal à l’aise d’être mis en valeur en tant qu’individu pour ces réalisations, accomplies par des équipes extraordinaires. Ce sont aussi leurs succès ! 

Quels sont les enjeux les plus importants dans les soins de santé au Québec ? 

Je suis souvent très triste de voir le stress extraordinaire que vivent les infirmières et infirmiers. En raison de ma spécialisation en éthique, je suis particulièrement préoccupé par leur détresse morale en raison des défis de la pratique professionnelle. Je pense que même en 2021, la complexité et l’importance de la pratique infirmière sont sous-valorisées. Beaucoup de gens croient encore que le personnel infirmier exécute uniquement des décisions prises par d’autres. Les soins que nous apportons impliquent plutôt un raisonnement et des jugements cliniques continus, des actions rapides et une immense responsabilité ayant un impact énorme sur notre société. La santé et les taux de survie des patients sont directement liés à la qualité des soins fournis par les infirmières et infirmiers. Ces personnes éprouvent une détresse morale en raison des multiples obstacles, certains insurmontables, dans leur pratique clinique. Bien des gestionnaires infirmiers vivent la même situation en raison de services complexes.

Je pense qu’il est dans l’intérêt de notre société et de notre santé collective de mieux comprendre la complexité et l’importance de la pratique infirmière. Un grand nombre d’améliorations sont nécessaires dans divers milieux pour (a) diminuer les barrières auxquelles font face les infirmières et infirmiers et (b) augmenter les soutiens disponibles afin de leur permettre de s’acquitter plus pleinement de leurs obligations sociétales.

Parmi les améliorations nécessaires : (a) un examen des charges de travail dans de nombreux secteurs pour s’assurer qu’elles sont raisonnables, compte tenu de la complexité des soins nécessaires ; (b) la création de canaux de communication permettant au personnel infirmier d’exprimer ses préoccupations au sujet de son environnement de pratique professionnelle, traitées de façon sérieuse ; (c) une reconnaissance accrue des capacités des infirmières et infirmiers pour leur permettre d’exercer plus pleinement leur champ de pratique, ainsi que les modifications nécessaires de leur charge de travail et de leurs conditions de travail pour réaliser cet exercice de champ de pratique. Ce ne sont là que quelques-unes des priorités, à mes yeux, les plus urgentes. 

Suzanne Durand, lauréate 2020 du prix du Mérite du Conseil interdisciplinaire du Québec (CIQ) : portrait d’une infirmière d’exception dont le parcours est synonyme d’interdisciplinarité et de développement des compétences

Suzanne Durand

Qu’est-ce que le prix Mérite du Conseil interprofessionnel du Québec (CIQ) ?

Des lectrices et lecteurs s’interrogent peut-être sur la nature de cette haute distinction. Il s’agit d’un prix décerné à un professionnel recommandé par son Ordre pour son importante contribution à sa profession ou au développement de son ordre professionnel. En 2020, le nom de Suzanne Durand a été soumis par l’OIIQ, et le CIQ a retenu sa candidature.

Infirmière depuis 1977, Suzanne Durand a toujours été membre de l’ORIIM/L. C’est donc avec fierté que son Ordre régional désire souligner cette reconnaissance professionnelle prestigieuse et, ainsi, de faire découvrir à ses membres cette femme d’exception. Voici ce que nous avons appris lors de notre entrevue avec cette grande dame.

Mme Durand, comment avez-vous réagi en apprenant que vous étiez la lauréate du prix Mérite du Conseil interprofessionnel du Québec (CIQ)? 

Spontanément, elle mentionne avoir été très surprise en apprenant qu’elle était l’heureuse élue. Ayant quitté ses fonctions à l’OIIQ depuis plus de trois ans, elle ne s’attendait pas à recevoir une reconnaissance aussi prestigieuse. « Je suis très honorée de recevoir cette belle reconnaissance qui me vient des infirmières et infirmiers qui ont collaboré avec moi. C’est immense comme reconnaissance de recevoir un prix de mes pairs. Je sais qu’elles et ils ont dû travailler très fort pour monter un tel dossier. » Pour Mme Durand, ce prix reconnaît sa contribution au développement de la profession. Elle sait que son travail auprès de plusieurs ordres professionnels tout au long de sa carrière a joué en sa faveur auprès du CIQ et elle est fière de ce qu’elle a accompli.

Pour vous, que signifie l’obtention de ce prix ? 

« C’est l’aboutissement de ma carrière ! C’est réaliser que mes valeurs ont été reconnues comme étant importantes pour les professionnels des différents milieux que j’ai côtoyés, qu’ils soient clinique, universitaire, ministériel et autre. C’est vraiment touchant. » Pour elle, il est important de soigner dans la dignité. Elle a été un mentor pour un grand nombre d’infirmières et infirmiers et ses actions quotidiennes en ont influencé plusieurs, permettant ainsi une meilleure collaboration interprofessionnelle. Elle mentionne l’importance de laisser des écrits pas seulement parce qu’elle aime écrire, mais davantage pour aider, notamment les collègues francophones, à accéder à du matériel pour mieux se former. C’est un des legs importants de sa carrière aujourd’hui soulignés par cette reconnaissance.

Afin de faire découvrir votre parcours à notre lectorat qui ne vous connaît pas, pouvez-vous nous parler des faits marquants de votre cheminement professionnel ? 

Diplômée de l’Université de Montréal, elle commence sa carrière à l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal. Rapidement reconnue pour l’excellence de son travail, elle occupe des fonctions de monitrice en évaluation des soins. De plus, on lui confie le développement de l’unité des grands brûlés. Ayant aussi un grand intérêt pour la périnatalité, elle y œuvre dès que des occasions se présentent. De plus, chargée de cours et superviseure de stages à l’Université de Montréal, elle contribue au développement des compétences infirmières. Cet aspect de son activité marquera toute sa carrière.

En 1993, elle relève un nouveau défi, cette fois-ci, à l’Hôpital de la Cité-de-la-santé à Laval. Elle occupe les fonctions d’infirmière clinicienne spécialisée au nouveau Centre de la famille où elle évolue, pendant 10 ans, dans le secteur de la périnatalité, de la pédiatrie et de la santé des femmes. Elle élabore notamment un programme pour l’allaitement du prématuré et un suivi particulier pour le deuil périnatal. Quelques années plus tard, un grand projet de centre hospitalier universitaire voit le jour à Laval et elle devient responsable du développement des programmes d’obstétrique, de pédiatrie et de santé des femmes. Son principal mandat est alors d’améliorer l’expertise infirmière aux soins ambulatoires (centre d’enseignement sur l’asthme pédiatrique, traitements intraveineux à domicile, photothérapie à domicile, suivi de grossesse à risques à domicile, etc.) afin de permettre au personnel infirmier d’exploiter plus largement son champ de compétence et de faire reconnaître son autonomie professionnelle. L’aspect interdisciplinaire prend alors tout son sens et c’est en travaillant avec l’équipe médicale que Mme Durand fait reconnaître l’expertise et le jugement clinique de l’infirmière et de l’infirmier. La mise en place de ces services a permis de mieux utiliser leurs compétences et de faire évoluer la profession.

En 1999, interpellée par des situations complexes de soins qui soulèvent chez elle des questions éthiques concernant des interventions pratiquées en début et en fin de vie, elle décide de passer un diplôme d’études supérieures spécialisées (DESS) en bioéthique et s’implique dans la formation bioéthique offerte au personnel infirmier.

Dès 1997, elle fait son entrée au conseil d’administration (CA) de l’OIIQ à titre de représentante de l’ORIIM/L. Elle est ensuite approchée pour occuper les fonctions de directrice à la Direction, développement et soutien professionnel de l’OIIQ. En acceptant ce poste en 2003, elle quitte ses fonctions au CA. Elle sera responsable de cette direction jusqu’en 2016.

Son arrivée dans ses nouvelles fonctions correspond avec l’adoption du projet de loi 90. Cette opportunité professionnelle la met rapidement en contact avec plusieurs ordres professionnels puisque l’un de ses mandats est de travailler à la création d’une nouvelle profession, celle d’IPS. Elle travaille alors en priorité au développement de la réglementation. Bien que les premiers échanges soient laborieux avec les représentants médicaux, une fois encore elle sait démontrer l’importance de l’expertise infirmière, la qualité de son jugement clinique et l’intérêt pour la clientèle d’avoir un meilleur accès à ce nouveau groupe de professionnels de la santé.

Par la suite, toujours en fonction à l’OIIQ, elle met en place la norme de formation continue pour les infirmières et infirmiers, norme qui assure le maintien des compétences. Elle plaide alors en faveur d’une norme de formation plutôt que d’une réglementation, car un modèle coercitif ne lui semble pas nécessairement garant de la création d’une culture de formation continue chez le personnel infirmer. L’option de le responsabiliser et de le sensibiliser est une voie plus intéressante. Pour soutenir la formation infirmière, il faut aussi prendre les moyens nécessaires pour améliorer l’offre de formation. La mise en place de formations en ligne devient alors un atout précieux pour maintenir et développer efficacement les compétences du corps infirmier.

Enfin, pour Mme Durand, un des dossiers importants de sa carrière qui représente une avancée importante pour la société québécoise, est sa participation à l’adoption de la Loi concernant les soins de fin de vie. Loi qui reconnaît enfin que l’être humain a le droit de mourir dans la dignité, sans douleur et sans souffrances prolongées.

Cette carrière bien remplie montre toute la polyvalence de cette femme fascinante qui a fait avancer la profession de manière remarquable et qui laisse un héritage important. En prenant connaissance de son parcours, il est aisé de comprendre pourquoi sa candidature pour le prix Mérite du CIQ a été déposée par l’OIIQ et, par le fait même, ce qui a convaincu le Conseil Interdisciplinaire du Québec de l’honorer.

En terminant, considérant votre vaste et riche expérience en soins infirmiers, pouvez-vous nous dire ce que vous retenez de l’évolution de la profession infirmière et comment entrevoyez-vous son avenir ?

« La profession a fait des pas énormes depuis que j’ai été diplômée. De plus en plus d’infirmières et d’infirmiers terminent une scolarisation d’études supérieures. L’arrivée des IPS permet d’aller plus loin dans la pratique et aide le personnel infirmier à se développer. Il y a encore du travail pour mieux faire connaître la profession. » Elle ajoute que la profession d’infirmière et d’infirmier est belle et, pour elle, le personnel infirmier est le noyau dur du système de santé et le lien avec l’usager, les autres professionnels gravitant autour.

Mme Durand est optimiste à l’égard de la profession. Il est certain que les structures actuelles du réseau de la santé représentent un défi supplémentaire, notamment, quant au maintien d’une proximité entre la direction des soins infirmiers et les équipes de soins. Les infirmières et infirmiers ont besoin d’experts cliniques pour les soutenir au quotidien, mais elle a confiance que des ajustements viendront et que les intervenants en soins infirmiers en bénéficieront. Elle a espoir en sa profession et dans la reconnaissance de son rôle important dans la société.

Merci à Mme Durand d’avoir accepté de vous faire part, avec autant de générosité, de son histoire professionnelle et de sa vision de la profession infirmière. Et surtout, toutes nos félicitations pour l’obtention du prix Mérite du CIQ !

Linda Langlais
Éditrice adjointe du Cyberjournal de l’ORIIM/L

Recherche

Mots clés

TD