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TENDANCES INFIRMIÈRES

TENDANCES INFIRMIÈRES

La fatigue de compassion

« L’ironie la plus grande est que les infirmières et les infirmiers se perçoivent comme des personnes qui se passionnent pour prendre soin des autres, mais ils ont beaucoup de difficultés à prendre soin d’eux-mêmes. » (Boyle, 2011)

Les multiples facettes de la fatigue de compassion

Figley (1995) définit la fatigue de compassion comme une érosion graduelle de l’empathie, de l’espoir et de la compassion chez les professionnels de la santé non seulement pour les patients, mais aussi envers eux-mêmes (Traduction de Fortier, 2013). Pourtant, la compassion (l’émotion que les soignants ressentent en ce qui a trait à la détresse des autres) est la pierre angulaire des soins infirmiers qu’ils donnent (Boyle, 2011). Le personnel infirmier est aux premières loges de la souffrance physique et de la détresse psychologique de ses patients au quotidien, et ce, continuellement et sans fin (Hooper, Craig, Janvrin, Wetsel et Reimels, 2010).

En complément, plusieurs autres facteurs liés à l’environnement du travail tels que la surcharge de travail, le manque de formation, le sentiment de ne pas avoir de contrôle et les conflits avec les collègues sont autant d’éléments qui contribuent à la fatigue de compassion chez les infirmières et les infirmiers (Lebel, 2015). En effet, la fatigue de compassion découle d’une saturation de la relation thérapeutique (Duhoux, 2014).

Les symptômes indicateurs d’une fatigue de compassion sont : l’insomnie, l’épuisement physique, l’anxiété et des problèmes somatiques (p. ex. : maux de dos, maux de tête et problèmes de digestion). Le soignant devient hypersensible et ne tolère plus les émotions de ses patients et de son entourage (Lebel, 2015). La table 1 présente les signes et les symptômes indiquant la fatigue de compassion (Boyle, 2011).

La prévalence chez le personnel infirmier souffrant de la fatigue de compassion est estimée entre 16 % à 39 % (Hooper et al., 2010; Potter et al., 2013; Robins, Meltzer, et Zelikovsky, 2009; Yoder, 2010).

Table 1- Signes et symptômes de la fatigue de compassion (Boyle, 2011)

Émotionnels

  • Colère;
  • Apathie;
  • Cynisme;
  • Désensibilisation envers la souffrance de l’autre;
  • Découragement;
  • Préoccupations concernant les expériences des patients;
  • Sentiment d’être dépassé;
  • Irritabilité;
  • Sarcasme.

Intellectuels

  • Peu de concentration sur le travail;
  • Désorganisé;
  • Peu d’attention portée aux détails.

Physiques

  • Peu d’énergie;
  • Perte d’endurance;
  • Tendance d’avoir plus d’accidents;
  • Fatigue, épuisement.

Sociaux

  • Isolement;
  • Incapacité de partager sa souffrance avec les autres;
  • Perte d’intérêt pour les activités qui étaient agréables auparavant;
  • Prendre sa distance par rapport à sa famille et à ses amis.

Spirituels

  • Peu d’intérêt pour l’introspection;
  • Capacité diminuée de discernement;
  • Manque de jugement dans sa vie professionnelle et personnelle.

Travail

  • Absentéisme;
  • Évitement des situations cliniques intenses;
  • Désir de quitter l’emploi;
  • Performance au travail diminuée (p. ex. : erreurs dans la distribution des médicaments ou des notes erronées aux dossiers des patients);
  • Communications impersonnelles;
  • Manque de ponctualité au travail.

Il existe des questionnaires d’autoévaluation que les infirmières et les infirmiers pourraient remplir pour discerner s’ils sont aux prises avec de la fatigue de compassion. Pensons notamment au Test d’usure de compassion ou à la fatigue de compassion (TUC), disponible en français et en ligne.

» Consultez le site Web

La fatigue de compassion pourrait se déclencher soudainement et pourrait être surmontée plus rapidement que l’épuisement professionnel, si le soignant reconnaît les signes et les symptômes et met en place des stratégies correctives (Hooper et al., 2010). C’est une des raisons pour lesquelles les stratégies pour contrer cette fatigue de compassion prennent toute leur importance.

Les stratégies pour lutter contre la fatigue de compassion
La littérature décrit plusieurs stratégies qui sont à la disposition des infirmières et des infirmiers, à la fois pour combattre la fatigue de compassion et aussi pour les amener à développer et à renforcer leur résilience concernant celle-ci.

Dans leur revue intégrative des écrits, Wentzel et Brysiewicz (2017) constatent que les résultats sur l’efficacité des stratégies suivantes sont d’ordre modéré ou faible. Néanmoins, il est à noter que ces stratégies offrent des pistes intéressantes de solutions pour les soignants qui broient du noir dans la fatigue de compassion.

Des programmes d’information et d’éducation aux signes et symptômes de la fatigue de compassion sont priorisés pour sensibiliser le personnel infirmier et l’inviter à être attentif aux émotions qu’il peut ressentir (p. ex. : tristesse, frustration et sentiment d’être menacé) lors des interactions avec des patients nécessitant des soins complexes. Ces sessions sont plus informatives et transformatrices en petits groupes (Wentzel et Brysiewicz, 2017). Pendant ces sessions, des stratégies comme : « Comprendre ce qui m’arrive », « Faire l’inventaire de ce qui me stresse », « Établir une routine de transition entre des situations difficiles au travail vers un retour à la normale comme prendre une pause en solitude pour décompresser ou pour prendre de grandes respirations méditatives » (Fortier, 2013) sont débattues pour voir la faisabilité de leur application dans des situations cliniques. Les soignants sont encouragés à consigner l’application de ces stratégies et à échanger leurs expériences de ces stratégies avec les autres participants. Les infirmières et les infirmiers pratiquent aussi des techniques de relaxation et de méditation et les intègrent dans leurs activités au travail comme à la maison lors des périodes de retrait accordées par leur employeur (Potter et al., 2013). À l’ère des technologies digitales, une étude intéressante démontre que les infirmières développent davantage une capacité d’écoute de leur corps grâce à des sessions de méditation et des courriels de rappel qui sont acheminés sur leur téléphone intelligent. (Hetter, Lehto, Albritton, Day, et Wiseman, 2017). Finalement, la participation active du personnel infirmier à des ateliers de peinture, de musique, de théâtre et d’écriture des journaux personnels (offerts par leurs employeurs) sont des moments privilégiés pour qu’il puisse se ressourcer (Kratvits, McAllister-Black, Grant, et Kirk, 2010).

En guise de conclusion, la fatigue de compassion est bien documentée dans la littérature et est omniprésente dans les milieux de travail, il est donc impératif que les infirmières et les infirmiers obtiennent le soutien de leurs pairs et de leur employeur afin de trouver l’équilibre entre prendre soin de soi et prendre soin des autres.

Truc Huynh, inf., Ph. D.

 

Références

Boyle, D. A. (2011). Countering compassion fatigue: A requisite nursing agenda. The Online Journal of Issues in Nursing, 16(1), Manuscript 2. doi:http://dx.doi.org/10.3912/OJIN.Vol16No01Man02

S. Duhoux. (2014, 22 mai). Traumatisme vicariant : la souffrance des soignants [Billet de blogue]. Repéré à http://inter-stice.fr/traumatisme-vicariant-2/

Figley, C.R. (1995). Compassion fatigue: Toward a new understanding of the costs of caring. In B. H. Stamm (Ed.), Secondary traumatic stress: Seft-care issues for clinicians, researchers and educators. Lutherville, MD: Sidran Press.

Fortier, A. (2013, avril). Transformer la fatigue de compassion. Communication présentée à la conférence de l’Association de soins palliatifs du Nouveau-Brunswick, Saint John, NB. Repéré à https://www.nbhpca-aspnb.ca/education/conference_congres/congres_2013_conference/25_avril_2013-FR.pdf

Hetter, C., Lehto, R., Albritton, M., Day, T., et Wisemean, M. (2017) Effects of a technology-assisted meditation program on healthcare providers’ interoceptive awareness, compassion fatigue, and burnout. Journal of Hospice & Palliative Nursing, 19(4): 314-322. doi:http://dx.doi.org/10.1097/NJH.0000000000000349

Hopper, C., Craig, J., Janvrin, D., Wetsel, M.A., et Reimels, E. (2010) Compassion satisfaction, burnout and compassion fatigue among emergency nurses compared with nurses in other selected inpatients specialities. Journal of Emergency Nursing, 36(5),420-427. doi:http://doi.org/10.1016/j.jen.2009.11.027

Kravits, K., McAllister-Black, R., Grant, M., et Kirk, C. (2010). Self-care strategies for nurses: A psycho-educational intervention for stress reduction and the prevention of burnout. Applied Nursing Research, 23(3), 130–138. doi:http://doi.org/10.1016/j.apnr.2008.08.002

Lebel, G. (2015) Traumatisme vicariant ou fatigue de compassion : méfiez-vous. Perspective infirmière, 12(2), 32-34. Repéré à https://www.oiiq.org/sites/default/files/uploads/periodiques/Perspective/vol12no2/14-sante-mentale.pdf

Potter, P., Deshields, T., Berger, J. A., Clarke, M., Olsen, S., et Chen, L. (2013). Evaluation of a compassion fatigue resiliency program for oncology nurses. Oncology Nursing Forum, 40(2), 180-187. doi:http://dx.doi.org/10.1188/13.ONF.180-187

Robins, M., Meltzer, L., et Zelikovsky, N. (2009). The experience of secondary traumatic stress upon care providers working within a children's hospital. Journal of Pedicatric Nursing, 24(4), 270-9. doi:http://dx.doi.org/10.1016/j.pedn.2008.03.007

Wentzel, D., et Brysiewicz, P. (2017). Integrative Review of Facility Interventions to Manage Compassion Fatigue in Oncology Nurses. Oncology Nursing Forum, 44(3), e124-e140. doi:http://dx.doi.org/10.1188/17.ONF.E124-E140

Yoder, E. A. (2010). Compassion fatigue in nurses. Applied Nursing Research, 23(4), 191-7. doi:http://dx.doi.org/10.1016/j.apnr.2008.09.003

 

 

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